1905ArticleCEetDC1L’émission La Terre au Carré du mardi 14 janvier animée par Mathieu Vidard (MV) sur
France-Inter, Artisans du Monde vous propose une synthèse de l'entretien radiophonique avec Corinne Le Quéré (CLQ) climatologue et Présidente du Haut Conseil pour le Climat (HCC).
La France parle beaucoup de climat mais les discours sont-ils suivis d’effets dans le but d’atteindre la neutralité carbone en 2050 ? Cet objectif est inscrit dans la loi de Transition de 2015 et maintenant dans la loi Energie-Climat. Sera-t-il atteint ?

CLQ : Le Haut conseil pour le Climat a pour but d’évaluer les avancées françaises dans la lutte contre les gaz à effets de serre (GES). C’est un organisme indépendant qui a critiqué dans 2 rapports récents les insuffisances dans les politiques publiques. Le décalage est réel entre les ambitions affichées et la réalité.
Le HCC comprend 13 personnes. C’est un groupe d’experts indépendants composé de climatologues et de spécialistes, de la transition énergétique, en agriculture, et en économie qui se penchent sur la stratégie du gouvernement en réalisant une évaluation en matière de neutralité carbone et en émettant des recommandations. Le second rapport vient d’être publié en décembre. L’idée d’un suivi proposé par le gouvernement est bonne sur deux volets : le 1er est celui d’un regard indépendant y compris en critiquant et le second est un regard à long terme pour atteindre cette neutralité carbone. Cela va prendre du temps mais on a besoin de mettre en place des mesures immédiates. Le HCC apprécie la stratégie dans son ensemble.
L’action climatique française manifeste beaucoup d’ambitions mais a du retard dans les actions. Les recommandations du HCC sont pratiques et réalistes afin qu’elles puissent être recevables et mises en œuvre. Le HCC vient juste de recevoir une réponse du gouvernement qui n’est pas destinée pour le moment à être dévoilé au public. Le HCC va l’étudier en détail. Le gouvernement doit faire dans les 6 mois une communication au Parlement et au Conseil Economique et social et Environnemental (CESE). Ce qui est satisfaisant pour le moment est la dynamique enclenchée : une réponse à une évaluation et des recommandations à mettre en œuvre.
Pour la période 2015/2018, les politiques publiques ont engagé 41 milliards d’investissements favorables au climat et dans le même temps 75 milliards défavorables au climat ! Le 1er constat du HCC est le manque d’une cohérence complète entre les politiques publiques et l’atteinte de la neutralité carbone. Pour le HCC la 1ère recommandation est de faire en sorte que la stratégie pour atteindre la neutralité soit au centre de toutes les politiques publiques en France, nationales mais aussi régionales.


MV : Pourquoi la France n’est-elle pas encore sur les rails de cette neutralité carbone ?


CLQ : En France la question est difficile car l’électricité est déjà dé carbonée à cause du nucléaire. On en est à réduire dans les autres secteurs où c’est beaucoup difficile : le transport, le chauffage des bâtiments, l’agriculture, l’industrie, dans ce qui est appelé « les émissions diffuses » c'est-à-dire celles qui nous concernent tous. Le contexte de la France explique que le taux de dé carbonisation baisse moins vite que dans d’autres pays européens. La France est déjà à un taux moyen par personne plus bas que d’autres pays. Même si les émissions sont plus difficiles à réduire nous avons néanmoins des efforts à fournir. Par exemple le transport représente 31% du total et dans ce secteur elles n’ont pas diminué depuis 10 ans !


MV : Lorsque M. Bruno Lemaire déclare lors de la journée de la filière automobile en décembre « qu’il adore la voiture, et conduire, qu’il a été le plus frappé lors de son voyage en Union Soviétique dans les années 80 par l’absence de voitures parce qu’il n’y avait pas de liberté et qu’il veut garantir cette liberté dans le respect de l’environnement » cela fait mal aux oreilles, NON !


CLQ : Dans sa stratégie le gouvernement mise beaucoup sur l’électrification mais il existe beaucoup d’autres opportunités pour réduire les émissions par exemple le transport partagé, le transport en commun, le vélo, la marche et aussi effectivement la voiture électrique. Si on mise sur elle il faut électrifier tout le secteur, installer des bornes et les rendre abordables pour les citoyens.


MV : Le même Bruno Lemaire, lors de ses vœux veut que la transition écologique soit la clef de voute des décisions de Bercy.


CLQ : M. Le maire est en train d’élaborer « un pacte productif » qui va guider l’industrialisation de la France pour les 15 prochaines années avec la transition écologique au centre des mesures. C’est très bien. Maintenant il va falloir regarder dans les mesures comment on peut transformer l’industrie pour qu’elle fasse sa part de la Transition.


MV : La voiture électrique est-elle vraiment la panacée ? Le bilan carbone sur l’ensemble de la filière n’est pas extraordinaire et ne compense pas toute les émissions de carbone.


CLQ : Effectivement il est nécessaire de regarder l’ensemble et voir si la stratégie est cohérente avec la neutralité carbone. L’idée est de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.


MV : Pour conclure confirmez-vous que les deux points noirs du bilan sont la voiture et le bâtiment ?


CLQ : Oui. Pour le bâtiment il s’agit surtout du chauffage. Beaucoup de rénovations énergétiques ont été réalisées, les émissions baissent mais elles ne livrent pas la diminution escomptée. Pourquoi ? Sont-elles suffisamment profondes ? Pas assez performantes ? Pas assez nombreuses ? Les évaluations sont à approfondir car il y a un problème.


MV : Existe-il des bons points pour la France ?


CLQ : Oui. Les objectifs sont très bons et les discours au niveau national et international sont bons. C’est intéressant d’affirmer ses intentions. On ne voit pas forcément cela dans tous les pays. Des secteurs ont atteint leurs objectifs car ils n’étaient pas très ambitieux. Par exemple celui pour l’Agriculture (18/19%) était de ne pas augmenter les émissions et elles n’ont pas augmenté mais n’ont pas diminué non plus ! Par contre au niveau de l’industrie pour la production d’énergie, les émissions ont diminué.

 

Les auditeurs questionnent Corinne Le Quéré.
⁃ Qu’est ce que la neutralité carbone ?
⁃ Pourquoi différencier les émissions produites en France de celles liées à nos importations ?
⁃ Pourquoi continue t’on à construire des lotissements, des autoroutes, des centres commerciaux, quelle cohérence ? Ne faudrait-il pas interdire l’action des lobbies auprès du gouvernement ?
⁃ Que penser des lois qui ne respectent pas le principe de la neutralité carbone ?
⁃ La production d’énergie renouvelable se réalise souvent dans les espaces naturels au détriment de la biodiversité. N’est-ce pas paradoxal ?

Vous voulez connaître les réponses de Corinne Le Quéré, alors utilisez les deux liens :


https://www.franceinter.fr/emissions ... la-terre-au-carre-14-janvier-2020

https://www.hautconseilclimat.fr ... hcc_rapport_annuel_grand_public_2019.pdf